Quel est l’intérêt d’enrichir notre pratique par l’approche du dialogue stratégique pour améliorer la prise en charge globale des patients souffrant de bruxisme ? Si la littérature reconnaît la corrélation du bruxisme d’éveil avec les facteurs de stress psycho-sociaux, les praticiens dentaires restent souvent démunis face à cette composante psychosociale qui échappe à leur champ d’intervention habituel (Lal et al., 2024) mais pour lesquelles l’orientation peut être délicate et stigmatisante. Dans une démarche transdisciplinaire, soulignons la publication d’un mémoire universitaire intitulé Serrer les dents ou sortir les crocs (1), une réflexion qui invite les praticiens a enrichir leur pratique des apports de Thérapie Brève Stratégique Systémique (TBSS).

Bruxisme d’éveil : limites de l’approche conventionnelle

Le bruxisme d’éveil ne fait pas de bruit, il est méconnu. Cependant il affecte près de 25% de la population adulte (Zieliński et al., 2024) et constitue un défi clinique majeur pour les chirurgiens-dentistes. Caractérisé par des contacts dentaires répétitifs et/ou des mouvements mandibulaires non fonctionnels, ce phénomène est fortement corrélé aux facteurs de stress psychosociaux (Vlăduțu et al., 2022).

De ce fait, les interventions odontologiques traditionnelles (gouttières occlusales, équilibration) s’avèrent souvent insuffisantes lorsque le bruxisme persiste, entretenu par des facteurs psychosociaux non adressés. Comme le soulignent Duminil et Orthlieb (2015, p. 14), « quand c’est possible, l’intérêt est bien entendu de cibler une prise en charge thérapeutique sur la cause primaire, sinon des traitements palliatifs visant à compenser les séquelles dentaires seront mis en œuvre ». Une approche complémentaire est donc utile pour prendre en compte les mécanismes sous-jacents du bruxisme.

Le dialogue stratégique: définition et pertinence

Le bruxisme d’éveil n’est pas un geste délibéré. Demander à la personne d’arrêter de serrer les dents est souvent un vœux pieux, une injonction à contrôler un mouvement non conscient, une « soupape au stress » associé au problèmes qui mettent la personne sur les dents. Ce conseil inutile peut accentuer encore une sensation d’impuissance pour la personne qui se perçoit sans contrôle. Il peut aussi se doubler d’une stigmatisation, lorsque la personne en douleur s’entend dire « c’est dans la tête… »

Le dialogue stratégique apporte une alternative plus pertinente préservant la relation thérapeutique. Développé par Giorgio Nardone et ses collaborateurs, le dialogue stratégique constitue un outil de communication thérapeutique efficient pour « conduire la personne à changer non seulement ses comportements mais aussi ses modes de perception et d’attribution causale » (Nardone & Salvini, 2008, p. 19). Cette approche s’inscrit dans le cadre conceptuel des thérapies brèves stratégiques issues de l’École de Palo Alto (Watzlawick et al., 1974).

Plutôt que d’affirmer une causalité psychologique, le praticien peut proposer une exploration collaborative: « En ce moment, diriez-vous que certaines situations vous mettent sur les dents ou plutôt qu’elles vous conduisent à serrer les dents ? » Cette formulation métaphorique, souvent mieux acceptée, permet d’introduire l’idée d’un lien entre tensions relationnelles et manifestations somatiques (Erickson, 1980). Elle normalise la situation (on pourrait dire qu’elle évite de pathologiser) tout en offrant un choix d’options.

Bruxisme d’éveil : pertinence de l’approche systémique

Les questions orientent la réflexion de la personne qui n’est pas visée comme défaillante, simplement… un peu comme tout le monde… elle est confrontée à des difficultés de vie. Cela relève-t-il d’une intervention psychologique ? Et pourquoi préférer une approche stratégique systémique ? Parce que la Thérapie brève a démontré son efficience pour aider à résoudre les problèmes chroniques. La TBSS s’impose donc quand les problèmes persistent.

Le dialogue stratégique facilite l’exploration des tentatives de solution inadaptées qui maintiennent le problème (Watzlawick et al.1974), dont celles qui ont pu être logiquement proposées par d’autres praticiens mais qui n’ont pas fonctionné pour la personne et ont contribué à une forme d’errance médicale). Le questionnement stratégique évite donc au praticien de persévérer dans une voie logique mais inopérante et décevante. Outil de thérapie brève, il s’intègre naturellement dans le temps clinique d’une consultation dentaire.

Bruxisme d’éveil: se former au dialogue stratégique

L’acquisition des compétences en dialogue stratégique ne nécessite pas une reconversion complète du praticien (Henriques, 2024). Des formations spécifiquement adaptées au contexte odontologique permettent d’intégrer ces outils dans la pratique quotidienne. Comme le souligne Nardone (2012), il s’agit avant tout d’apprendre à « sillonner la mer à l’insu du ciel », c’est-à-dire à conduire le changement sans susciter de résistance.

Lorsqu’une prise en charge spécialisée s’avère nécessaire, le dialogue stratégique facilite l’acceptation de cette orientation. Comme le rappellent De Scorraille et Vitry (2020), l’approche systémique permet d’éviter l’écueil de la stigmatisation en considérant les symptômes comme des tentatives adaptatives face à des défis relationnels plutôt que comme des défaillances personnelles.

Face à l’inefficacité relative des approches purement techniques du bruxisme, l’intégration du dialogue stratégique offre une voie prometteuse pour enrichir la pratique odontologique. Cette approche permet d’aborder la complexité des facteurs psychosociaux impliqués dans le bruxisme tout en respectant les limites du rôle du dentiste. Elle facilite également l’orientation vers des intervenants spécialisés lorsque nécessaire, contribuant ainsi à une prise en charge véritablement transdisciplinaire de ce trouble aux multiples facettes.

Références

(1) Henriques, C. (2024). Serrer les dents ou sortir les crocs. Bruxisme pour une clinique de la relation, apports de l‘approche stratégique et systémique. DOI: 10.5281/zenodo.15014550

De Scorraille, C., & Vitry, G. (2020). Vers un humanisme pragmatique. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 65(2), 17-37. https://doi.org/10.3917/ctf.065.0017

Duminil, G., & Orthlieb, J.D. (2015). Le bruxisme, tout simplement. Édition Information dentaire.

Erickson, M. H. (1980). The Collected Papers of Milton H. Erickson on Hypnosis. Irvington Publishers.

Lal, S. J., Sankari, A., & Weber, K. K. (2024). Bruxism Management. In StatPearls. StatPearls Publishing. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/books/NBK482466/

Nardone, G. (2012). Sillonner la mer à l’insu du ciel. Satas.

Nardone, G., & Salvini, A. (2008). Le dialogue stratégique, Communiquer en persuadant: techniques avancées de changement. Satas.

Vlăduțu, D., Popescu, S. M., Mercuț, R., Ionescu, M., Scrieciu, M., Glodeanu, A. D., Stănuși, A., Rîcă, A. M., & Mercuț, V. (2022). Associations between Bruxism, Stress, and Manifestations of Temporomandibular Disorder in Young Students. International Journal of Environmental Research and Public Health, 19(9), 5415. https://doi.org/10.3390/ijerph19095415

Watzlawick, P., Weakland, J., & Fisch, R. (1974). Change: Principles of Problem Formation and Problem Resolution. Norton.

Zieliński, G., Pająk, A., & Wójcicki, M. (2024). Global Prevalence of Sleep Bruxism and Awake Bruxism in Pediatric and Adult Populations: A Systematic Review and Meta-Analysis. Journal of Clinical Medicine, 13(14), 4259. https://doi.org/10.3390/jcm13144259