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Occlusodontiste : indispensable expérience clinique

    En occlusodontie, l’expérience clinique du praticien est indispensable pour un diagnostic pertinent et un traitement efficace, adaptés aux besoins des personnes souffrant de douleurs orofaciales chroniques. Le Dr Christophe Weill, dentiste-occlusodontiste nous partage ses réflexions fondées sur 30 ans de pratique. Comment faire avec la complexité des situations cliniques rencontrées en occlusodontie ? Il souligne la nécessité d’intégrer les dimensions sensorielles et narratives dans la pratique.

    Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par « sens clinique » et pourquoi est-il indispensable en occlusodontie ?

    Dr Christophe Weill : Le sens clinique, c’est l’ensemble des compétences perceptuelles et cognitives que nous développons avec l’expérience. En occlusodontie, c’est essentiel car les symptômes des troubles occlusaux et des douleurs orofaciales sont subtils et très divers, souvent hors du champ de la dentisterie proprement dite. Par exemple, l’observation de la posture, du tonus musculaire, et même des expressions plus ou moins métaphoriques que va utiliser la personne peuvent nous donner des indices précieux. Ces observations sensorielles nous permettent de formuler des hypothèses et de guider notre examen clinique. Cela permet d’orienter la lecture des examens complémentaires.

    Pouvez-vous nous donner des exemples de cas où votre sens clinique a joué un rôle déterminant ?

    Dr Christophe Weill : Prenons deux cas typiques. Dans le premier, un patient se plaignait de douleurs diffuses à la mâchoire. En palpant les muscles en fonction d’ouverture et fermeture, en observant les mouvements de son visage, j’ai pu repérer que le désordre temporo-mandibulaire devait être lié à une interférence occlusale. J’ai senti qu’il fallait chercher plutôt sur les contacts postérieurs à gauche. C’était une hypothèse de travail. Confirmée par un examen minutieux. Dans un autre cas, présentant les mêmes symptômes, les observations sensorielles n’étaient pas cohérentes. J’ai dû mettre en suspens mon diagnostic initial de malocclusion, et reconsidérer les autres possibilités. J’ai réorienté la personne vers un service hospitalier. Il y avait à mon sens une priorité à envisager une dysesthésie occlusale compliquée par une neuropathie. C’est dans ces moments que l’expérience et l’intuition, on pourrait parler de 6ème sens clinique, telle qu’elle est définie par le groupe de travail de notre consœur, la docteure Laurence Coblentz-Baumann, joue un rôle d’alarme et de confirmation pour éviter des erreurs de diagnostic.

    Vous avez mentionné l’importance des expériences sensorielles dans la prise de décision clinique. Pouvez-vous nous en dire plus sur la façon dont vous les intégrez dans votre pratique quotidienne ?

    Dr Christophe Weill : Les expériences sensorielles sont intégrées à chaque étape de l’examen clinique. Par exemple, je fais très attention aux indices non verbaux : la manière dont le patient se tient, est-ce qu’il croise les jambes, comment il bouge sa mâchoire en parlant, ou même son ton de voix, est ce qu’il aspire ou prend son temps entre deux phrases pour inspirer… Ces détails peuvent sembler insignifiants, mais ils fournissent des informations précieuses sur l’état de santé du patient et ses éventuelles para-fonctions. De plus, durant l’examen physique, palper les muscles faciaux en fonction et évaluer la texture des tissus permet de détecter des facteurs troubles dont les radios ou IRM ne peuvent constater que les conséquences. De même qu’il est indispensable de prendre un temps pour écouter la personne ! Ce qui n’est pas si banal dans nos métiers techniques.

    Vous évoquez l’importance de la narration dans votre pratique. De quoi s’agit-il ?

    Dr Christophe Weill : La narration est un nouvelle approche dans la formation des praticiens – un outil d’humanisation des soins comme le souligne Jean-Noël Vergnes professeur à Toulouse, mais c’est en fait une manière très classique, et au fond très simple, de partager et structurer nos expériences cliniques. Lorsque je discute d’un cas avec des collègues ou que je forme de jeunes praticiens, raconter l’histoire clinique du patient aide à transmettre non seulement les faits, mais aussi les impressions sensorielles et intuitives qui ont guidé mes décisions. Cela permet de créer une base de connaissances plus riche et plus nuancée.

    En se racontant des histoires, nous transmettons une expérience incarnée, qui fait toute sa place à la singularité de la personne qui a consulté, aux circonstances… L’occlusodontie est un domaine transdisciplinaire par ce que bien des aspects de la personne rentrent en jeu. Son état de stress par exemple. Prendre en compte son récit et recourir à la narration pour mettre en perspective ses ressentis, c’est aussi pour lui permettre de s’approprier les outils d’éducation thérapeutique, de comprendre comment elle peut reprendre l’initiative en responsabilité sur sa santé… C’est important parce que dans le domaine de l’occlusodontie, il est nécessaire de co-constuire le plan de traitement et de l’adapter en fonction des ressentis de la personne.

    Comment ces approches permettent-elles d’améliorer les résultats pour les patients en occlusodontie?

    Dr Christophe Weill : En intégrant les dimensions sensorielles et narratives, nous pouvons offrir des diagnostics plus précis et des traitements plus efficients. Les patients se sentent également mieux compris et pris en charge, ce qui améliore leur confiance et leur coopération. C’est sans doute une condition indispensable pour les aider à transformer leurs habitudes délétères. Je pense au bruxisme par exemple. Finalement, cela conduit à des résultats thérapeutiques plus efficaces et pérennes.

    Pour conclure, quel conseil donneriez-vous aux praticiens, occlusodontistes ou pas, qui souhaitent développer leur sens clinique ?

    Dr Christophe Weill : Mon conseil serait de toujours rester attentif aux détails sensoriels, surtout quand les radios et ou les tests appris à la fac ne cadrent pas avec la plainte de la personne qui consulte. Il s’agit, ce n’est pas facile, d’une part d’écouter ce qui se passe à l’intérieur et en même temps de développer une écoute active de la personne qui consulte.

    Vous savez sans doute déjà que reformuler les propos de votre interlocuteur permet à la fois de montrer que vous prenez en compte ce qu’elle vous dit, et de valider que vous avez bien compris ce qu’elle essaye d’exprimer à partir de ses propres ressentis. Dans le domaine des douleurs oro-faciales chroniques, il y a un enjeu de soin à entendre, malgré les difficultés à les exprimer clairement. Ce n’est pas simple mais cela vient avec l’entraînement. La seule ressource indispensable, c’est d’oser demander « pourriez-vous m’en dire plus ? je voudrais m’assurer de bien comprendre…. »

    Par ailleurs, restez attentif aux échos sensoriels de votre observation minutieuse. Parfois la sensation étrange d’étrangeté, pour reprendre les termes du neurologue Lionel Naccache, sont la meilleure indication que quelque chose cloche. Il est parfaitement déontologique de ré-adresser une personne si on ne sent pas compétent sur son problème.

    Pour conclure, je recommande surtout d’échanger régulièrement avec des consœurs et confrères, si possible de toutes spécialités. C’est ce que nous faisons dans notre cercle de praticiens, dans une approche transdisciplinaire et relativement informelle. Se raconter des histoires cliniques peut grandement enrichir notre expérience et affiner notre jugement clinique.


    Mots-clés : décision clinique, expériences sensorielles, narration, ethnographie, organisation

    Pour en savoir plus sur les techniques avancées en occlusodontie et les approches cliniques narratives, continuez à suivre notre blog sur dentistes-oclcusodontistes.fr.

    Pour aller plus loin :

    La prise de décision clinique à l’épreuve des sens, Construction narrative d’un médecin de garde dans un hôpital de MSF, Sylvie Grosjean et Frederik Matte